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Newsletter du 5 décembre 2022

5 Déc 2022 | Newsletter

Bonjour à tous,

Aujourd’hui nous allons parler de Jean-Baptiste Poquelin, alias Molière, et plus précisément de sa pièce Le Tartuffe. C’est l’histoire d’Orgon qui se fait avoir, jusqu’à ce qu’Elmire décide, non pas de lui dire quoi que ce soit, pour lui dessiller les yeux, mais de faire quelque chose ; car lorsqu’on est dupe, le traitement, c’est la phrase de Saint Thomas : « Je ne crois que ce que je vois« . Tartuffe est un être qui divise : Orgon l’adore, mais d’autres ont vu clair dans son jeu. Orgon l’adore à tel point qu’il va jusqu’à déshériter son propre fils, lorsque celui-ci essaie de lui faire comprendre qu’il ferait mieux de se méfier de lui. Mais à la place, il transmet à Tartuffe tous ses biens, et ne tarit pas d’éloges à son sujet. Tartuffe cherche à séduire Elmire, et son adresse à elle, c’est, nous l’avons dit, de ne rien dire. Elle propose plutôt à son mari de se cacher sous la table pour écouter le cirque d’Orgon, le cirque de sa séduction de bas étage, le cirque de ses stratagèmes. Elmire feint d’y être sensible pour qu’Orgon puisse prendre conscience, et pour que le jeu de dupes cesse. Comme le roi Lear, qui avait déshérité Cordélia (c’était pourtant elle le cœur, et Lear s’en est follement mordu les doigts), Orgon va se rendre compte qu’il a eu tort de croire Tartuffe, et de déshériter son fils. Mais quand il demande au funeste personnage de prendre la porte, il est trop tard ! Tartuffe lui répond qu’il ne peut pas la prendre, elle est déjà à lui ! Le livre a subi les foudres de l’interdiction religieuse, car comment était-il possible de critiquer un faux dévot ? Seule existait la vraie dévotion. Orgon a peur pour sa cassette, une mystérieuse cassette qui, si elle arrivait aux yeux du roi, le condamnerait, lui et Argas. Mais le roi est plus fin qu’il n’y paraît : il savait que c’était de Tartuffe qu’il fallait se méfier. Orgon échappe à la condamnation, et c’est Tartuffe qui est emprisonné. Louis XIV avait assisté enfant à la Fronde, à la révolte des nobles contre Louis XIII ; il en avait été profondément choqué. Une marque est restée en lui, gravée au fer rouge :  il se disait qu’il fallait se méfier des aristocrates, qu’il fallait garder le pouvoir sur eux. Cette idée réapparaît, diffuse, dans la pièce de Tartuffe, et dans la peur d’Orgon. Mais Tartuffe finit en happy ending hollywoodien, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes : on dirait du Leibniz, ou presque, à la fin. La morale de cette histoire, puisque bien sûr on ne s’extrait jamais du célèbre placere docere, la morale de cette histoire, c’est qu’à nouveau, « l’apparence est parfois le meilleur des avocats« . Comment dessiller les yeux de celui qui vit dans la caverne de ses certitudes, comment lui éviter la certitude de ses illusions ? Peut-on forcer quelqu’un à être libre ?  La réponse est presque toujours non. Il semble que Molière ait été apparemment obsédé par cette question, puisque c’est la même qui apparaît dans Le malade imaginaire. Dans cette pièce, Argan, plein des certitudes issues d’une sordide ambiance de charlatanisme médical, va s’ouvrir à la sagesse de son frère Béralde. Il est aussi question de ce moment clef, où les yeux de quelqu’un vont s’ouvrir. C’est le Satori, ou encore l’illumination, c’est l’esprit parcouru par la vérité, c’est l’ouverture à la spiritualité.

Nous parlions de Simone Veil la semaine dernière, et j’ai oublié de vous rapporter l’un des plus grands exemples qui soient de ce qu’on appelle la spiritualité. Car qu’est-ce que cela signifie vraiment, être spirituel ? C’est un mot qui peut sembler galvaudé. Alors voilà, Simone Veil à dit être impressionnée. Cette femme impressionnante, elle-même impressionnée?  Elle nous parle de jeunes femmes polonaises, qu’elle a rencontrées dans les camps. Elle nous décrit ces femmes comme squelettiques, littéralement. Elle nous raconte que le jour du Yom Kippour, qui signifie en Hébreu le jour du pardon, ces femmes ont tenu à ne pas manger la maigre quantité de nourriture qui leur était attribuée. La spiritualité, c’est donc lorsque l’esprit est plus fort que tout. Ce sont donc ces improbables, et incroyables, et rares moments, où l’esprit transcende le corps, la matière, et la question de la survie. C’est lorsqu’il n’y a plus rien d’autre que lui. Comme le disait Alain, l’âme, c’est ce qui refuse le corps. C’est ce qui refuse de boire quand le corps à soif, de fuir quand le corps tremble, d’abandonner quand le corps à horreur, de frapper quand le corps s’irrite, et de prendre quand le corps désire. C’est une force de refus. C’est la magnanimité, c’est la grande âme. D’immenses âmes enveloppent des corps décharnés. On voit se profiler au loin les silhouettes menaçantes des antipodes : de minuscules âmes qui n’enveloppent pas mais qui sont au contraire enfermées dans de gros corps gras. Soit c’est l’âme qui enveloppe le corps, soit il est pris dans ses enveloppes, sans qu’à un quelconque moment la notion de responsabilité ne soit écartée.

Je terminerai cette semaine par un mot sur cette idée du refus. Si l’homme a le pouvoir de refuser, c’est peut-être aussi dans cet écart salvateur que se joue la naissance même de la pensée. Penser c’est dire non, non ? Il y en a qui ont dit non à Notre-Dame-des-Landes, non à l’installation d’un aéroport. Ça s’est passé il y a quelques années. Et on leur a dit oui. Ils ont obtenu gain de cause. Aucun aéroport n’y fut implanté. Alors, quand on sait que la mise à l’agenda politique pour les COP les plus récentes, consiste à appliquer les objectifs de la COP précédente, on se dit qu’il vaut mieux tout attendre de soi, de nous, de nous tous ensemble, plutôt que d’instances qui donnent parfois l’impression d’avoir vocation à demeurer abstraites et inefficientes.

Je vous souhaite une semaine où vous seriez à la fois impressionnants et impressionnés, où vous diriez non, sans que jamais cela ne vous fasse cesser d’être en tous points réconciliés, et d’être, dans les profondeurs abyssales, essentiellement un affirmateur. Une semaine où il ne serait nullement question de vous dessiller les yeux, car vous sauriez comme Alfred de Musset, que voir, c’est savoir.